Discours de M. Jean-Daniel Clivaz, directeur Version imprimable Suggérer par mail

anniversaire.jpgUn anniversaire … ça se fête …  sauf si :
-    on a peur d’être trop vieux  …
-    on a peur d’exister …
-    on a peur … finalement je ne sais pas de quoi.

Mais attention, voilà que je me mets à sombrer dans la déprime. C’est peut-être l’état de fatigue en cette fin d’année scolaire. Ou peut-être autre chose. Réfléchissons.

125 ans. C’est long. C’est 4 à 5 générations. C’est, comme me le faisait remarquer un ancien éducateur qui n’a pu nous rejoindre ce soir, plus vieux que Jeanne Calmant. couteau.jpg

1884, c’est l’année :
-    de l’ouverture de la bourse à Berne
-    de l’inauguration de l’hôpital de l’Isle à Berne
-    de la création du Couteau Suisse par Karl Els

Bien, mais revenons à notre peur d’exister.

Si l’on veut faire la fête, que doit-on fêter ?
-    Le fait que notre institution existe ?...oui mais cela prouve qu’il y a de la détresse. Donc, il n’y a pas de quoi fêter
-    En fait il faudrait plutôt fêter la fermeture de la maison parce qu’il n’y a plus de problème chez les enfants.
-    On peut rêver.

Que doit-on fêter ?
-    Le fait que des enfants sont accueillis chez nous depuis 125 ans ? Un père récalcitrant à qui l’AS disait qu’on allait placer son fils en internat me regardait et lui disait : « c’est pour donner un salaire à cette équipe » ?
-    Alors dans ce cas, on fête le droit au salaire des sociaux ?
       
Cela montre qu’il y a une question qui se promène continuellement dans nos esprits, c’est la légitimité de notre action, la légitimité d’accueillir un enfant, c’est-à-dire de le sortir de sa famille ?

Est-ce qu’on a le droit de le faire ? Est-ce qu’on a le droit de faire ce qu’on fait ?
La réponse ne saute pas aux yeux. Il y a diverses manières d’aborder cette question.
Il y a la manière éthique, la manière philosophique, la manière juridique, la manière pédagogique, la manière éducative, etc… Et, selon l’approche, on dira oui ou non.
Nous ne pouvons éviter de vivre (professionnellement…) dans cette ambiguïté (je n’ai pas dit ambivalence). Et nous devons composer avec cela. Composer en fait avec la complexité des approches et des résonnements.

Si l’idée est de supprimer les problématiques, le but final de nos institutions serait d’être inutiles.
Mais inutiles à quoi ?

Et c’est là que la vraie question se pose. Qu’est-ce que nous touchons quand nous nous occupons des enfants en difficulté de comportement. Nous touchons bien la souffrance. Pas la souffrance physique, pour cela la médecine est présente, pas la souffrance psychique, pour cela la psychiatrie est présente (d’ailleurs les deux peuvent nous donner un sérieux coup de main), mais nous rencontrons la souffrance psychologique, la souffrance intérieure du droit d’exister, du droit de se développer, du droit d’être reconnu.

Et c’est à cette souffrance-là que nous devons répondre. Quand je dis nous, je veux dire la société. Celle-ci l’a bien compris lorsqu’elle met en place des lois, des structures. « Une société qui ne s’occupe pas de ses marginaux est une société qui va s’éteindre ». Plusieurs auteurs l’ont dit. Et c’est probablement sur cette base que l’Etat par le DFJ et par délégation,  le SPJ nous mandate, nous les institutions spécialisées.

Nous sommes donc la mission d’aider des enfants qui cherchent leur droit d’exister … Alors que nous-mêmes, comme je l’expliquais plus haut, nous nous demandons si nous sommes légitimes. Voilà une belle résonnance à travailler. NOUS SOMMES DONC EN PLEIN DANS LE TRAVAIL SOCIAL.

Mais le regard porté sur la souffrance n’a pas toujours été le même.

06_chatelard_lutry2.jpgLorsqu’en 1884 des personnes de bonne volonté ont créé l’« Asile de Jeunes Filles », ils ne regardaient pas principalement la souffrance. Ils voulaient aider ces fillettes de mauvais caractère et leur demandaient d’avoir de la reconnaissance en faisant d’elles des bonnes servantes fidèles à leurs maîtres.  En fait on voulait protéger la société contre ces gens hors normes.

Lorsque bien plus tard on a créé des maisons de redressement, on s’attaquait également à la norme ou plus précisément à ceux qui n’y étaient pas dans la norme. Il fallait les ramener dans le droit chemin.

A cette époque, les écrits de Rousseau pourtant mort depuis une centaine d’années n’étaient pas encore très populaires. « L’homme naît bon, c’est la société qui le déprave » était dans les esprits mais pas trop. Il a toujours été difficile de regarder dans quel contexte évoluait ceux qui avaient un comportement bizarre. Cependant on commençait à être d’accord avec l’idée que l’enfant n’est pas seulement un adulte en devenir. Il a également ses propres caractéristiques. Il existe en tant qu’enfant. Il est une personne comme disait Dolto. Mais cette affirmation a soulevé bien des discussions auprès des pédagogues, psychologues éducateurs et je ne voudrais pas ici lancer un débat sans fin.

A cette époque, cependant, les parents étaient considérés comme partenaires de la prise en charge éducative. Il ne s’agissait pas seulement d’éloigner les enfants mais également de travailler avec leurs proches.

Si nous faisons un saut en avant, au début des années 70, nous voyons une société qui se pose bien des questions sur les contraintes, les règles, les normes. Les principes éducatifs sont chahutés et les enfants en vivent les conséquences. Pour certains, il ne faut pas trop leur mettre de règles de peur de les traumatiser. Pour d’autres une bonne fessée leur ramène les pieds sur terre.

Il y a exactement 20 ans était signée la première convention internationale des droits de l’enfant. L’enfant a droit au respect, mais pas le droit de tout faire.
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Aujourd’hui certains enfants s’éduquent tout seul, ou pas tout a fait. Ils ont des tuteurs : la console vidéo ou internet.

Mais malgré toutes ces évolutions, des enfants nous montrent encore qu’ils ne vont pas bien. Malgré toutes les connaissances et tous les moyens que nous avons, nous n’arrivons pas à diminuer sérieusement la souffrance de certains d’entre eux.

Le professeur Robinson dans une conférence en mars 1997 disait que le problème actuel est la confusion entre :
-    la question de norme et de l’interdit et
-    la question de la responsabilité sociale
« Depuis des décennies nous sommes en train de modifier nos rapports aux normes, aux idéaux, aux interdits. Nous sommes en train de bazarder tous les tabous des époques précédentes, d’élargir les champs du plaisir que nos ancêtres s’interdisaient, ce qui, après tout, n’est jamais que ce que les hommes ont toujours fait : varier les plaisirs et les interdits. Mais dans ce mouvement rapide et effréné nous en sommes venus à oublier une de nos responsabilités sociales primordiales : le devoir de prendre l’enfant en charge.

enfant_roi.jpgA travers cette confusion l’enfant est devenu dans notre société un enfant-roi, celui qui peut tout se permettre, ou celui à qui on permet tout (dimension de la norme et de l’interdit). Il devient ainsi l’enfant merveilleux, celui que l’adulte envie nostalgiquement, et on oublie que l’enfant n’existe que dans la mesure où l’adulte le prend en charge.»

Ce petit parcours qui ne se veut en rien étude scientifique, mais dans lequel j’ai relevé quelques jalons me ramène à la question de départ. Sommes-nous utiles ? Sommes-nous légitimes.

Ce que je constate actuellement c’est que des enfants de familles de niveau et de classes très différentes montrent des comportements difficiles. En fait difficile pour qui ? Difficile pour les adultes qui s’en occupent parce qu’ils ne peuvent plus les cadrer, les diriger. Mais difficile en premier pour eux parce que ces comportements ne sont qu’un reflet d’un mal être et que ce mal-être ils ne peuvent le montrer qu’en s’opposant aux adultes ou en troublant les autres enfants. Ils font des « incivilités ». Je n’ai encore pas tout à fait compris ce que veut dire ce mot inventé par les adultes. Mais voilà. Ils sont associaux.

Je suis tout à fait d’accord qu’il faut leur signifier que ces comportements sont inacceptables, qu’ils ont des règles à respecter pour vivre dans notre société, etc, etc. Mais cela n’est pas suffisant. Il est de notre devoir de donner un sens à ces comportements. C’est à dire de voir comment il est possible de les inscrire dans un contexte. Ou dit autrement, de quoi ils sont le reflet

Dans pratiquement tous les cas, on constate un manque de quelque chose. Cela peut-être lié à la prime enfance où un lien n’a pas pu se construire (cf. les théories d’attachement de Bowlby, reprise chez nous par Pierrehumbert), à une dépression de post-partum de la mère, dépression qui n’a pas été identifiée, donc pas soignée. Cela peut être lié à un désarroi de la famille suite à un clash,  un déracinement, à une crise du couple, etc. Cela peut être lié à une difficulté relationnelle, émotionnelle. Cela peut être lié à l’introduction d’un corps étranger (drogue, alcool, dépendance). Cela peut être lié à une faiblesse psychique. Cela peut être lié à une histoire familiale compliquée, empreinte de secrets, de maladies. Etc. etc.

Mais c’est pratiquement toujours lié à quelque chose qui n’est pas seulement propre à l’enfant mais présent dans son contexte.
Et lorsque l’enfant montre ce trouble de comportement cité plus haut, nous (c’est-à-dire tous les intervenants s’occupant de lui) avons la responsabilité de l’identifier, de lui donner un sens, d’en parler avec les parents, l’entourage, les autres professionnels. Souvent nous avons l’impression d’arriver "comme un cheveu dans la soupe", ou nous hésitons à le faire parce qu’on ne doit pas entrer dans la sphère privée de l’autre. Alors que de toute façon « l’autre », dans le fond, sait de quoi il s’agit. Mais parfois il ne peut le reconnaître. Peut-être pour des questions de protection contre des blessures profondes, pour des questions de survie, de culture, de fierté etc. Mais nous n’avons pas le droit d’alimenter ce déni. Et ceci parce que l’enfant souffre.

Si l’enfant souffre et que nous n'aidons que lui (par exemple en travaillant uniquement sur son problème scolaire, sur sa difficulté de concentration, etc.), nous sommes à côté de la plaque et surtout nous lui disons que c’est lui et lui seul qui va mal.

Voilà où se trouve la légitimité de notre action. Dans la rencontre de la souffrance de l’enfant et dans l’accompagnement de celui-ci et de son entourage. Nous devons donc lui offrir (à lui et à sa famille) une prise en charge globale qui lui permette de retrouver ses marques, de vivre sa vie d’enfant. Parfois cela passe par un éloignement momentané de la famille. Parfois cela passe par un séjour en institution. 

Ainsi si nous croyons à ce que nous faisons nous allons à la rencontre d’un enfant qui peut retrouver sa place dans son environnement, reprendre confiance en lui.

Mais cela passe par des moments difficiles autant pour les enfants, la famille que les personnes qui s’en occupent.
La société s’est organisée pour s’occuper de ces enfants. Elle a édicté des lois, construit ou encouragé la construction de ces structures. Formé les personnes qui y travaillent. Elle a pris ses responsabilités.

Et cela nous avons le droit de le célébrer.

jdc_125eme.jpg Merci à tous ceux qui nous soutiennent (services, sponsors, donateurs) et merci à tous ceux qui s’engagent dans ce travail, qui rencontrent tous les jours ces enfants. Leur mérite est immense et je profite de l’occasion pour leur tirer un grand coup de chapeau. Je crois que ceux qui travaillent dans les institutions telles que la nôtre savent de quoi je parle.